Affecté comme beaucoup d'entre nous par les difficultés actuelles des Ed. Al Dante, je tiens à marquer ici ma solidarité envers tous ceux qui, face à l'uniformisation du livre, défendent une création littéraire ne cédant pas à des impératifs commerciaux mais à la seule liberté d'expérimenter toutes formes d'écriture dans des chantiers ouverts.
Al Dante s'est imposé depuis une dizaine d'années comme ce lieu incontournable des avancées poétiques. Sa disparition laisserait un vide signifiant, pour nombre d'entre nous, un recul insupportable.
Je vous joins, ci-attaché, deux notes de lecture que j'ai eu l'occasion de consacrer à deux ouvrages paru chez Al Dante.

Pas Billy the Kid, Julien d’Abrigeon; col. Niok, Editions Al Dante 27 rue de Paris F- 93230 Romainville.

Membre du collectif Boxon et animateur sur la Toile de l’excellent site TAPIN, Julien d’Abrigeon publie un premier livre d’une réelle originalité, à commencer par son titre : Pas Billy the Kid que complètent deux sous-titres : le roman avorté de Lew Wallace et L’arme à gauche. Le texte débute par une tentative d’identification de celui que l’histoire du crime retint sous le nom de Billy the Kid, un nom qui n’était pas le sien, pas plus que celui de William H. Boney, autre pseudonyme de Henry Mc Carthy, nom patronymique de Billy the Kid. De ce personnage à l’identité aussi fuyante que ses cavales, Julien d’Abrigeon tente de dresser un portrait héroïque oscillant entre réalité et fiction. Livre éclaté, Pas Billy the Kid n’essaie pas de restituer une vérité historique – d’ailleurs difficile à rassembler- mais d’entrer par des pistes multiples dans la mythologie de l’Ouest, à travers ses héros légendaires, ses cinéastes, ses acteurs. D’autres personnages venus d’ailleurs et de temps plus lointains y font de sauvages incursions, comme Ben-Hur, Robin des Bois ou encore, dans un registre différent, Lucky Luke. Toute une galerie mobile de tableaux parfois s’interpénétrant vient ainsi hanter l’auteur qui paraît « accoucher » péniblement d’une écriture l’emportant dans un processus de création comme au cœur d’une aventure dont il ne mesure pas les rebondissements. Un moment, il voudrait stopper là l’entreprise, mettre Billy the Kid aux arrêts pour ne pas s’enfoncer davantage dans ce terrain de la fiction miné de toute part. Quel que soit le prétexte de l’écriture, c’est le texte qui finit par imposer ses lois, découvrant au fur et à mesure un sillon inattendu. Pas Billy the Kid pourrait bien être le roman avorté d’une expérimentation littéraire, avec ses risques et ses limites. Car il faut en finir, à la fin, de toute cette histoire. Mettre un terme définitif à ce qui, par nature, ne l’est pas.

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Beat generation, une anthologie, Gérard-Georges Lemaire ; Ed. Al Dante.

En ce qui concerne l’existence réelle d’une beat generation, il se peut fort bien que ça n’ait été qu’une idée dans nos esprits, déclare Jack Kerouac, répondant ainsi à la réalité d’un groupe ou d’un mouvement désigné sous cette terminologie. En cherchant l’origine du mot « beat » on le trouve utilisé dans le milieu des voyous new-yorkais ainsi que dans celui des musiciens de jazz. Dans son acception première, il signifie « cassé », « lessivé », « crevé ». Herbert Huncke, un truand revendeur de drogue avec lequel Kerouac fera connaissance en 1944, emploie fréquemment cette expression pour exprimer son état de fatigue. Jack Kerouac va cependant donner un autre sens au vocable « beat », pour le faire désigner un déshérité vivant à la rue mais rempli d’une intense conviction. Quoi qu’il en soit, il faut bien reconnaître, à la fin des années quarante, aux Etats-Unis, l’émergence d’un cercle de poètes qui, autour de Jack Kerouac, vont secouer les valeurs morales de l’Amérique profonde et de sa société capitaliste. Sans afficher une rébellion ouverte contre ces valeurs établies, les poètes de la beat generation vont se montrer attirés davantage par les bas-fonds de la cité que par ses bourgeois conformistes. Beaucoup de ces poètes sont toxicomanes, petits délinquants –certains ont fait de la prison- et grands amateurs de sexe. Ils se côtoient régulièrement, vivent parfois ensemble et entreprennent de grandes traversées de l’Amérique, des voyages à l’étranger aussi. Si Jack Kerouac reste la figure tutélaire de cette beat generation -son livre Sur la route connaitra un succès planétaire- il faut distinguer autour de lui de nombreux compagnons de route. Un premier « noyau » se compose de Neal Cassady, Gregory Corso, Kerouac et Allen Ginsberg, auquel viendront se joindre d’autres « illuminés » tels Carl Solomon, Peter Orlovsky, Brion Gysin, Herbert Huncke, Lawrence Ferlinghetti, Gary Snyder, Michael Mac Clure, Bob Kaufman, Ed Sanders, Diane Di Prima, Philip Lamantia, William S. Burroughs. Même si ce dernier se défend d’appartenir à la beat generation, il travaille néanmoins en étroite proximité avec Kerouac ou Ginsberg, pour ne citer qu’eux. Partisans d’une poésie libre de toute entrave, les poètes de la beat generation privilégient une création dénuée d’autocensure, réagissant spontanément aux flux intérieurs dont elle reprend le tempo, à l’instar des musiciens de jazz. Ils n’hésitent pas à consommer des drogues pour accéder à des états seconds, écrire en état de transe. Si, bien sûr, leurs pratiques littéraires diffèrent, parfois radicalement, il faut souligner leur attrait commun pour la spiritualité orientale et notamment pour le bouddhisme ou l’hindouisme. C’est une « révolution intérieure » que mènent les poètes de la beat generation, plus convaincus de trouver dans leur propre corps les réponses à leur soif de vivre plutôt que dans quelque militantisme idéologique.
Longuement préfacée, l’anthologie que leur consacre ici Gérard-Georges Lemaire a le mérite de rassembler en un volume des textes et poèmes de tous les auteurs précédemment cités. En fin de volume, Gérard-Georges Lemaire évoque les coups et contrecoups dans le roman et la poésie des Etats-Unis qu’aura suscités la beat generation. Quant à son influence sur la littérature française, elle restera assez marginale, malgré le travail de « passeur » effectué par Claude Pélieu, témoin actif de l’aventure beat. Pour clore cette imposante anthologie, signalons encore un petit album-photo concocté par Françoise Janicot qui nous montre certains de ces « acteurs » lors de leur passage en Europe.